Même si ça sur-chauffe, on n’éteint pas un conflit comme on éteint un incendie
- Lionel Drouvin
- 29 juin
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 juil.
Prendre soin de la relation — surtout quand « le torchon brûle »
Par Lionel Drouvin — Médiateur & Coach en relation

On pourrait croire que lorsqu’un conflit survient, le mieux est de l’éteindre le plus vite possible. Comme on le ferait avec raison pour les premières flammes d’un incendie en forêt de résineux. Pourtant, vouloir éteindre un conflit sans en éclairer la source n’est pas la solution optimale. Cet article explore pourquoi — et ce qui change quand on choisit, au-delà des peurs qu'il nous inspire, d’entrer dans le conflit plutôt que de le fuir ou de l'étouffer, en fuyant ou en étouffant les personnes en conflit.
Ni à grand coup d’eau, ni sous des couvertures ignifugées

On n’éteint pas un conflit comme on éteint un incendie. Ni en le noyant à grand coup d’eau, ni en l’étouffant sous des couvertures épaisses et ignifugées.
Et pourtant, c’est souvent ce qu’on fait — ou ce qu’on tente de faire. On intervient vite, on régule, on sépare les protagonistes, on impose un accord de façade. On signe une charte à la va-vite. Et quelques semaines ou mois plus tard, le même feu mis sous le tapis de brindilles reprend — parfois plus violent, toujours plus profond.
Parce qu’on a traité les flammes de surface. Pas leur source.
Ce que le conflit dit — si on prend le temps de l’écouter
Intervenir au plus vite pour cerner les raisons du déclenchement, écouter les protagonistes, éclairer les faits et l’organisation des relations — c’est nécessaire. Mais ce n’est que le début.

Ce qui compte vraiment, c’est de prendre le temps de faire toutes ces étapes. De traiter ce qui alimente le conflit. De faire en sorte que l’énergie qui attise les flammes, qui brûle et détruit le lien se transforme en énergie qui sauvegarde la relation.
Prenons l’exemple de deux responsables de service dans une entreprise de taille moyenne — appelons-les Claire et Olivier. Depuis plusieurs mois, leurs échanges en réunion de direction sont devenus tendus. Claire se sent ignorée dans ses demandes. Olivier se sent constamment mis en cause. Il y a de la surchauffe dans l'air conditionné... Leur direction, débordée, a tenté plusieurs fois de calmer le jeu — en rappelant les règles, en demandant à chacun de faire des efforts. Sans succès durable car sans compréhension et intégration profonde.
Ce que la direction n’a pas vu — ce n’est pas un problème de personnalités incompatibles. C’est une "résonance sensible" à l’œuvre. Le mécanisme de Claire entre en résonance avec celui d’Olivier — et vice-versa.
Chacun-e, en se réfugiant dans son retranchement habituel, alimente l’excès de l’autre. Sans le vouloir ni le savoir ni le voir, un courant d'air reste dirigé sur les braises, prompt à réactiver l'incendie et brûler ce qui n'a pas été considéré, fluidifié, vivifié — ce qui est resté sec et en broussaille.
Aman iman : L'eau c'est la vie, disent les habitants du désert.
Tant que les personnes ne voient pas ce qui se joue vraiment en elles-mêmes, aucune intervention de surface ne tiendra dans le temps.
Ce que le conflit révèle — la source des causes
Pour moi, ce qui met le feu aux poudres dans une relation et y installe un conflit hors de contrôle, ce sont les qualités que les uns et les autres avons laissées en chemin.
Des qualités abandonnées, rejetées, interdites par sur-adaptation à notre environnement — par conformisme, pour être à la hauteur de ce qu’on pensait qu’on attendait de nous. Et cela depuis le plus jeune âge, un âge où notre survie dépendait exclusivement des adultes qui avaient cette mission délicate et formidable de nous élever.
Lorsqu’un conflit est avéré, la résonance sensible met en avant les incohérences, les failles. Elle exprime le chaos. Les qualités qu’expriment les uns de façon excessive mettent les autres en allergie — et vice-versa. C’est une histoire de manques qui s’interpellent, de blessures qui se répondent à grands coups de compensations.
La spirale s’emballe, se referme en cercle de captivité — chacun se réfugie dans sa bulle qui le piège à son insu.
Sans jugement ni culpabilité, il s'agit humblement et en responsabilité de constater ce qui s'invite dans notre réalité, de l'intégrer, puis de là : agir.
La frontière entre résonance chaotique et résonance créatrice est fine. Parfois même très fine.
Parce qu’il s’agit de subtilité, de sensibilité, de perception. Parce qu’il s’agit d’écouter, de regarder, de sentir, de percevoir ce qui se passe vraiment dans le conflit — et non pas seulement les histoires et les croyances qui s’y racontent, souvent bien loin des faits concrets.
Prévenir — comme on surveille la forêt en période de sécheresse
En cette période de canicule qui ouvre l’été — et alors que les experts nous annoncent des étés de plus en plus chauds, de plus en plus secs, de plus en plus propices aux départs de feux — les services de prévention redoublent de vigilance. Des guetteurs en poste. Des capteurs de température. Des patrouilles sur les chemins forestiers. Une veille permanente, attentive aux signaux faibles — une odeur de fumée, une variation de vent, une zone qui s'assèche trop vite.
Parce qu’un départ de feu détecté tôt se maîtrise. Un feu qui a eu le temps de se propager dans la végétation sèche devient incontrôlable et demandera des moyens considérables pour être ne serait-ce que circonscrit. Et le retour de l'abondance végétale et animale peut s'avérer être long.
Il en va de même dans les organisations, les équipes, les relations professionnelles, les rapports personnels.
Les signaux faibles d’un conflit qui couve sont souvent là — une réunion entre collègues et les échanges qui se tendent imperceptiblement, un silence qui s’installe là où il y avait du partage, une personne qui se met en retrait, en absence, une autre qui prend trop de place. Ces micro-signaux, on a tendance bien souvent à choisir de les ignorer, noyés que nous sommes dans les urgences et les impératifs. Mais si on prend le temps de les voir, ils disent qu’il y a de la surchauffe. Que quelque chose manque. Et la résonance sensible qui vibre plus fort nous le montre, nous le rend visible et accessible.
La prévention du conflit, c’est exactement cela — maintenir dans l’organisation la fraîcheur et la fluidité des liens. Créer les conditions pour que les qualités naturelles de chacun circulent librement, sans se figer et sans se frictionner jusqu’à l’embrasement. Maintenir une veille relationnelle — pas une surveillance, mais une attention bienveillante à ce qui se passe entre les personnes.
C’est là que l’évaluation de l'organisation des relations — en entreprises ou associations, au sein d'un couple, d'une famille — prend tout son sens. Puis, d'utiliser l'outil que j'ai développé pour cartographier ce qui se joue dans la relation de soi à soi et avec les autres — je l'appelle la Boussole relationnelle — un outil de mesures et de prises de décisions.
Pour que la chaleur des relations reste une chaleur qui réchauffe — pas un feu qui brûle.
Entrer dans le conflit — y amener la lumière d'un nouvel éclairage

Vouloir éteindre le conflit — qui est une conséquence — sans en éclairer la source des causes n’est pas la solution optimale.
Non, au-delà des peurs qu'il inspire, il faut entrer dedans. Par un nouvel éclairage, y amener la lumière à la fois vive et douce de la conscience, et aussi ce qu’il faut de rationnel, afin de permettre aux personnes qui vivent discordes et affrontements de rejoindre le point de résonance sensible constructive.
Même si la médiation aboutit à un constat de non-accord — le chemin parcouru durant ce temps reste un acquis précieux pour toutes les personnes concernées, directement et indirectement. Cela inclut les personnes qui, à un moment ou un autre, intégreront dans l’avenir le service, l’atelier, l’entreprise, l’association. La tribu, la famille.
Même si la séparation s’invite comme faisant partie de la solution finalement choisie — elle peut se faire dans le respect et la considération de chacun-e.
Ce qui change, c’est la qualité de la relation qui suit, en soi et avec les autres — quelle qu'en soit la forme.
Prendre soin de la relation — surtout quand le torchon brûle

Un conflit n’est pas une anomalie. C’est un signal. Il dit qu’il y a quelque chose à voir, à entendre, à considérer — en soi autant que dans la relation à l'autre.
Prendre soin de la relation quand le torchon brûle — c’est précisément cela que propose la médiation. Non pas éteindre le feu à la hâte. Mais comprendre ce qui brûle, pourquoi ça brûle, et comment transformer cette chaleur en quelque chose qui réchauffe plutôt que qui détruit.
Ce n’est pas en forçant ni en évitant. C’est en éclairant.
Avec la fermeté ajustée et la douceur nécessaire, en conscience, reprendre la main sur le système froid et rigide du chaos va permettre à la résonance sensible de redevenir créatrice, de favoriser la cohérence. Et quand chacun-e s’autorise enfin les qualités qu’il ou elle s’était interdites — la fission devient fusion. L’énergie qui se consumait dans la destruction devient créatrice, durablement.
Comme deux cordes de guitare qui, une fois accordées, résonnent ensemble et créent quelque chose qui n’existait pas avant, y compris quand elles ne jouent pas les mêmes notes.
Il n’est pas nécessaire de se comprendre pour s’aimer. Mais ça peut être utile.
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Lionel Drouvin est médiateur et coach en relation. Il accompagne dirigeants, entrepreneurs et responsables d’association à traverser les conflits, transformer les dynamiques relationnelles et avancer ensemble pour le meilleur — en Hauts-de-France principalement.




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